La signature aurait dû me mettre sur la voie, n’empêche, peut-être à cause du titre français, je me suis mépris sur Pas de printemps pour Marnie. D’abord, j’avais cru que Marnie était un nom masculin, donc celui du personnage de Sean Connery. Marnie Edgar est en fait le personnage de Tippi Heddren. Ensuite, j’avais cru que le ton de ce film serait celui de la comédie. On y retrouve l’humour de Hitchcock mais ce n’en est pas une. Heureusement que je ne suis pas critique, j’vais t’dire ; heureusement ! Parce que j’aurais eu du mal à lui trouver des défauts, à ce film.
Avec Le Corbeau, c’était le contraire. Je m’attendais à un film censé faire peur, et c’était en fait une comédie qui m’a maintenu hilare tout du long avec parfois un humour à la Bruno Podalydès. Peter Lorre et, surtout, Vincent Price ont un véritable talent pour la comédie et ce film pourrait plaire même à des enfants. C’est donc aussi une comédie légère sur la magie qui anticipe Merlin l’Enchanteur (1963) à certains égards. Puisqu’on parle de méprise… à mes débuts de lecteur en anglais, j’avais décidé d’essayer de lire Poe dans le texte, dont son long et fameux poème. Pour moi, il y avait déjà un mot pour dire corbeau (the crow, qui ne signifie pas la vrache, mais c’est une autre histoire). Alors je pensais – je n’avais pas de dictionnaire sous la main – que "the raven" voulait dire "le ravin". C’était assez difficile d’imaginer un ravin entrer dans une chambre et commencer à parler ; difficile, mais quand même effrayant, et assez à la portée de Gustave Doré. Pour finir, il y a une courte scène dans laquelle Jack Nicholson devient possédé. Il semble que pour le diriger, on lui a dit : « tu fais un peu comme pour Jack Torrance, tu ‘ois ? »
En revanche, Johnny Guitar ne faillit absolument pas à sa réputation.
Je vous aime ne fait plus partie de ces films que je suis curieux de voir puisque je viens de le voir. Ironiquement, je l’ai vu après avoir lu un article** d’André Bazin dans lequel il explique les inventions de Marcel Carné, Maurice Jaubert, etc., pour figurer les flashes back pour un public qui n’y est pas habitué dans le Jour se lève. Sur ce plan, le film de Berri était ambitieux, mais bordélique. On sent qu’il voulait refaire Two for the road, mais en 4X4. Il paraît que pour écrire le film il a demandé à Catherine Deneuve l’autorisation de s’inspirer de sa vie, mais pas que. Le personnage de Gainsbourg est transparent (jusqu’à son appartement qu’on se surprend à reconnaître). Une réplique permet d’identifier Depardieu et son personnage : « Sans la musique – comprendre le cinéma –, j’aurais mal tourné » et dans la même scène « je m’en fous de chanter – comprendre jouer – des conneries, ce dont j’ai besoin, c’est des mots des autres ! » dit-il après une performance bizarre de chanteur punk accompagné du groupe Bijou. Le Jean-Louis Trintignant privé m’étant inconnu, son personnage était plus ouvert, donc moins taxidermisé. Quant à Souchon, il remplissait ici la fonction de l’alter ego de service de Claude Berri, après Alain Cohen et Guy Bedos. C’était d’ailleurs la première fois que je voyais un film de Berri de cette veine-là. Ça ne m’a pas dégoûté. Le patchwork de souvenirs, les personnages taillés pour ces acteurs populaires, cela représente quand même le côté sympathique de l’expérience. Le côté négatif résiderait dans le traitement du personnage d’Alice (Deneuve) par le scénario (trop centré sur elle au détriment des autres) et par l’interprétation (elle en fait tant qu’on en est mal à l’aise). Thomas, le fils de Claude, y raconte des blagues et des devinettes. J’ai dû rater le pif poche où celle-ci était parue : Comment faire pour se réchauffer dans une pièce où il n’y a qu’une statue de Napoléon ?
Il est tentant de comparer L’homme qui aimait les femmes avec le précédent car la structure est assez proche : il y a une courte scène finale qui fait l’ouverture et la conclusion du film et une structure en "patchwork". Ici, la ligne est plus claire puisque Bertrand Morane écrit un livre de souvenir. L’autre point commun est le centrage sur le personnage principal au détriment des autres (hormis ceux de Leslie Caron et Nelly Borgeaud, impressionnante). Comparer ces deux films reviendrait à comparer les personnages (et leurs enjeux) de Bertrand et Alice.
Guidé par sa la correspondance de Truffaut*, j’avais lu son célèbre article « une certaine tendance du cinéma français », qui attaquait Aurenche et Bost, scénaristes adaptateurs d’œuvres littéraires, pour leur habitude de juger sans discernement ce qui est ou non filmable. Selon Truffaut, ils gâchaient les idées cinématiques que pouvaient avoir certains romanciers adaptés. J’en parle parce que L’homme de Londres m’a semblé, de loin, l’adaptation à la fois la plus belle et la plus fidèle d’un roman de Simenon parce que les auteurs n’essaient pas de rajouter plus de péripéties significatives que dans le roman*. Non seulement le film est fidèle (avec bien sûr des différences ici ou là, le dénouement, etc.), mais l’interprétation formelle du roman est très personnelle. C’est apparemment le style de Béla Tarr. C’est aussi un film qui se distingue des quelques productions de l’est que j’ai pu voir ces derniers temps par sa beauté et le fait qu’il ait une personnalité.
Avec JCVD, une autre curiosité satisfaite. Reste à voir Jean-Philippe pour JH et Porte des Lilas pour GB. De toute façon, l’acteur m’était sympathique au moins depuis que Poelvoorde (en présentoir pour les deux mondes dans le vidéo futur) l’avait défendu dans une interview parue dans Jade, il y a bientôt quinze ans.
Ce sont les Lucky Luke qui se passent dans une "frontier town" qui m’ont habitué au genre du western dans les quels des bandits terrorisent des villes de "foies jaunes". Le dénouement Des cinq hors-la-loi n’est pas satisfaisant, c’est-à-dire tout à fait résolu, mais ce n’est pas un défaut. Et puis 22 ans après My Darling Clementine, la démarche de Henry Fonda. James Stewart fait un bon « sheraf ». Dernière méprise, je croyais que le film de Ouim Ouenders (FIN-FON) était extrait de East of Eden parce que je croyais que le jeune crétin (Robert Porter) était vraiment James Dean, et que j’étais incapable, il y a cinq ans, d’identifier James Stewart âgé. Merci Michel Hazavanicius.
Avec Les femmes… ou les enfants d’abord, on se dit, entre beaucoup d'autres choses, qu’on aimerait bien avoir Serge Riaboukine et Jean-Jacques Vanier pour voisin.
Marnie, Alfred Hitchcock, 1964
The Raven, Roger Corman, 1963
Johnny Guitar, Nicholas Ray, 1954
Je vous aime, Claude Berri, 1980
L’homme qui aimait les femmes, François Truffaut, 1977
A Londoni Férfi, Béla Tarr & Ágnes Hranitzky, 2007
JCVD, Mabrouk El Mechri, 2008
Firecreek, Vincent McEveety, 1968
Les femmes… ou les enfants d’abord, Manuel Poirier, 2002
*J’ai lu avec beaucoup de plaisir la correspondance de Truffaut.
Il en ressort trois périodes : la correspondance avec Robert Lachenay, ami d’enfance, celle avec Helen Scott, collaboratrice au travail sur le Cinéma selon Hitchcock et enfin celle avec Koichi Yamada qui préparait les traductions des Films de ma vie et du journal du tournage de Fahrenheit 451. Mais on rencontre évidemment beaucoup de gens dans les petits papiers de François Truffaut. Des collaborateurs, des professionnels, des débutants… Comme je ne connaissais rien de sa vie, c’était une façon sympathique de faire sa connaissance. Rarement violent, à part dans le fameux dernier échange avec Godard, on rencontre quelqu’un de plutôt attentionné et occupé par des projets qui auront abouti ou non.
J’aime bien, par exemple, cette lettre franche, qui ne répond qu’à une sollicitation sans chercher la polémique, avec de bonnes raisons de ne pas aimer Brassens.
À un admirateur de Georges Brassens
Paris, le 31 mai 1965
Cher Monsieur,
J’ai un peu tardé à répondre à votre lettre, car cela me désole d’avance de vous décevoir, mais je n’ai que très peu d’admiration pour l’œuvre de Georges Brassens, même si je la connais assez bien.
Les chansons de lui que je préfère sont celles de son disque n°4 et n°5, ou, pour être plus précis, celles de Porte des Lilas : « Au bois de mon cœur », « La Noce », « L’Orage », etc.
Je n’apprécie pas chez Brassens la division du monde en deux : les pacifistes et les bellicistes, les intelligents et les idiots, les poètes et les bourgeois, les amoureux et les flics, et, pour parler du style, le sien est tellement appliqué et laborieux qu’on devine les rimes un vers à l’avance.
Ma préférence va à Charles Trénet, Boby Lapointe et Bassiak. Ce sont les trois seuls auteurs-chanteurs que j’admire.
Espérant avoir répondu à vos questions, je vous prie de trouver, avec mes regrets, les plus cordiales salutations de
François Truffaut
On notera que les trois artistes cités ont été sollicités respectivement pour Baisers volés (1968), Ne tirez pas sur le pianiste (avec Aznavour) (1960) et Jules et Jim (1962).
François Truffaut, Correspondance, 5 continents & Hatier, 1988
(Lettres recueillies par Gilles Jacob et Claude de Givray, Notes de Gilles Jacob, Avant-propos de Jean-Luc Godard)
**Je suis en train de lire un recueil d’article d’André Bazin. Ce qui suit est un extrait d’un article sur les rapports entre Espoir, le film, et L’Espoir, le livre, d’André Malraux, article que j’ai lu le lendemain du visionnage de L’homme de Londres.
Il ne faudrait pas croire que ce film [Espoir] encoure le reproche d’être « littéraire » au sens habituel et généralement péjoratif du mot. La liaison et le parallélisme étroit des deux œuvres s’inscrivent le plus souvent à l’actif du film. L’influence de la littérature n’est condamnable au cinéma que lorsqu’elle est aux dépens de l’expression cinématographique. Ainsi quand le dialogue se substitue à l’expression plastique, que le metteur en scène préfère la parole à la suggestion des caractères par l’action et l’utilisation significative du décor et des objets. Certains romanciers n’ont d’ailleurs rien à gagner à l’adaptation cinématographique de leurs œuvres, dans la mesure même où leur valeur est inséparable du langage. La psychologie des personnages qu’ils créent, leur drame, l’univers où ils vivent sont déterminés par les moyens d’analyse que l’écriture offrait à l’artiste. Ceci est évident par exemple pour le roman d’analyse et d’introspection de la tradition française. On se trompe d’ailleurs souvent sur la valeur cinématographique de tel ou tel roman : il a fallu une demi-douzaine de films pour s’apercevoir qu’un auteur comme Simenon n’était pas aussi facile à adapter qu’on le croyait.
André Bazin, Poésie 45, n°26/27, août-septembre 1945.
Repris dans Le Cinéma e l’Occupation et de la Résistance, Édition 10/18, épuisé
Repris dans Le Cinéma français de la Libération à la Nouvelle Vague, Petite Bibliothèque des Cahiers du cinéma, 1998, 1ère ed. 1983
L’adaptation de L’Homme de Londres par Henri Decoin avec Fernand Ledoux datait de 1943.
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