Cinéma d’hier, cinéma d’aujourd’hui - René Clair (1)

Publié le par Tzvetan Liétard

Cinéma d’hier, cinéma d’aujourd’hui, de René Clair, c’est trois strates de regard du cinéaste devenu académicien sur le cinéma. Le livre part de divers écrits publiés ici et là entre les années 20 et les années 40. Rassemblés en 1950 sous le titre Réflexion faite, l’auteur en révisa, nuança, précisa ses opinions. Il le fit de nouveau en 1970 sous le titre Cinéma d'hier, cinéma d'aujourd'hui, donc.

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Certains passages m’ont intéressé en raison du déplacement de perspective, notamment ceux liés à la perception qu’on pouvait avoir des progrès du cinéma du temps du muet à nos jours (c’est-à dire nos jours d’il y a plus de quarante ans, en 1970).

 

 

Une enquête (chapitre 4 page 39), par René Clair

 

De Louis Aragon à Paul Valéry – Un moyen d’expression autonome – Louis Feuillade

 

En 1923 les écrivains et les artistes venaient de découvrir le cinéma et il me parut intéressant de demander à certains d'entre eux quel genre de films ils aimaient le plus et quel genre de films ils aimeraient que l'on créât.

À ces questions qui étaient posées sans aucune malice, les réponses qui furent faites donnent une assez juste idée de ce que l'on pensait alors du « septième art ». Par exemple :

 

Louis Aragon : « J’aime les films sans bêtise, dans lesquels on se tue et on fait l’amour. J’aime les films où les gens sont beaux, avec une peau magnifique, vous savez, qu’on peut voir de près. J’aime les Mack Sennet-comédies avec des femmes en maillot, les films allemands avec de magnifiques scènes romantiques, les films de mon ami Delluc où il y a des gens qui se désirent pendant une heure, jusqu’à ce que les spectateurs fassent craquer leurs sièges. J’aime les films où il y a du sang. J’aime les films où il n’y a pas de morale, où le vice n’est pas puni, où il n’y a pas de Bretonne au pied d’un calvaire, où il n’y a pas de philosophie, ni de poésie. La poésie ne se cherche pas, elle se trouve... »

 

Pierre Albert-Birot : « L’œuvre commence où finit l’imitation... Je me rappelle très vaguement les premiers films comiques, il me semble au’ils étaient bien des créations et, qui plus est, dynamiques, nés vraiment du nouveau moyen d’expression mis à la disposition de l’homme, et d’ailleurs maintenant encore, c’est dans les films comiques que cette qualité fondamentale s’est le mieux conservée... »

 

Jean Cocteau : « Le cinéma est dans un cul-de-sac. Le premier jour, comme on était ébloui par l’invention, l’erreur s’est mise en marche. On a photographié du théâtre. Peu à peu ce théâtre est devenu du théâtre cinématographique, mais jamais du cinéma pur. Les progrès ne peuvent être que néfastes. De mieux en mieux : relief, couleurs, voix, nous aurons vite un cinéma aussi triste que notre théâtre. Au fond de ce cul-de-sac, sur un mur que des jeunes devront démolir, je crois, comme réussite parfaite d’une erreur : Vie de chien, de Chaplin, par exemple.

« Caligari est le premier pas vers une faute plus grave qui consiste à photographier platement des décors excentriques, au lieu d’obtenir des surprises par l’appareil de prise de vues. »

 

Fernand Léger : « ... Dans l’avenir, j’espère ceci :

« Un concept cinématographique qui trouve ses moyens propres. Tant que le film sera d’origine littéraire ou théâtrale, il ne sera rien.

« Tant qu’il utilisera des acteurs de théâtre, il ne sera rien.

« Il sera tout, c’est-à-dire le complément indispensable à la vie moderne, lorsque ses acteurs seront des "mimes" entraînés spécialement à la projection des images.

« Lorsqu’ils auront appris à fermer leur bouche et à gesticuler juste.

« Lorsqu’on aura développé les conséquences du "gros plan" qui est l’architecture cinématographiuque d’avenir. Le détail de l’objet devenu un tout absolu projeté en grande dimension est personnifié ; le fragment humain projeté en grande dimension est personnifié. C’est l’élément dramatique de l’avenir... »

 

Pierre Mac-Orlan : «  À mon goût, le cinéma est un art admirable : c’est même le seul art qui puisse rendre notre époque littéralement dans la forme expressionniste et simultanéiste, avec tous ses rythmes secrets que la musiques a déjà saisis et que l’art d’écrire ne peut rendre car la langue impose un cadre rigide qu’on ne peut disloquer. Dans le cas, l’outil exagère sa personnalité devant la création. Le ciné permet de traduire fidèlement la psychologie de notre temps. On pourrait même dire que l’art cinématographique a été trouvé par instinct, afin de doter l’époque de son unique moyen d’expression. »

 

Léon Pierre-Quint : « ... Le premier automobile ressemblait au fiacre comme un frère. Le film ressemble trop au théâtre et au feuilleton, genres eux-mêmes épuisés... »

 

Philippe Soupault : « 1° Les films de Charlie Chaplin surtout, les films suédois et sans aucun doute la plupart des documentaires.

« 2° Les films où l’on utiliserait toutes les ressources du cinéma. C’est une vérité de La Palice, mais qu’il faudrait répéter à tout bout de champ et inscrire dans tous les "studios". Les metteurs en scène s’efforcent de limiter le cinéma, de le réduire aux proportions du théâtre... »

 

Paul Valéry : « ... Je pense qu’il y aurait à instituer un art du pur cinéma, ou du cinéma réduit à ses propres moyens. Cet art devrait s’opposer à ceux, théâtre ou roman, qui participent de la parole... »

 

1950. – On le voit, ces réponses émanant des personnalités les plus diverses s’accordaient toutes plus ou moins : le cinéma est un moyen d’expression autonome qui ne doit trouver son avenir qu’en lui-même. Il est à remarquer que, quelques années avant l’apparition du film parlant, personne ne regrettait que le film fût silencieux et personne ne souhaitait qu’il fût guéri de son mutisme. Même un auteur dramatique comme M. Sacha Guitry, interrogé sur les rapports du théâtre et du cinéma, répondait :

« Il ne me semble pas que ces deux arts soient destinés à vivre longtemps ensemble. Dès que le cinéma se rapproche du théâtre par des procédés dramatiques, je le déteste. Mais je l’adore dès qu’il devient objectif, documentaire... »

Ces quelques citations, dont j’ai souligné les passages les plus significatifs, sont un reflet des opinions généralement exprimées entre 1918 et 1928 et qui, peut-être, semblent extravagantes à ceux qui n’ont pas connu cette époque où le mode d’expression cinématographique, tout imparfait qu’il fût, attirait une si vive curiosité, éveillait de si grandes espérances.

 

1970. – C’est en évoquant cette passion pour le film muet, pour cet art qui devait s’opposer à ceux qui participent de la parole, que l’avènement du film parlant me fit écrire : « Dans quelques années, les jeunes gens ne comprendront plus ce que le mot cinéma a signifié pour toute une génération. »

Si le patron de mes débuts, Louis Feuillade, avait pu lire cette dernière phrase, il aurait souri. Non seulement ce maître du film à épisodes ou ciné-roman n’imaginait pas que la technique du cinéma pût jamais changer, mais il pensait que les films en général, et bien entendu les siens, seraient indéfiniment projetés en public. « On aura bientôt tourné tant de films qu’il ne sera bientôt plus nécessaire d’en faire d’autres, affirmait-il. Ce seront toujours les mêmes qui repasseront dans les théâtres. Et l’on dira plus tard en voyant ce que nous avons fait : "Ces gens-là savaient joliment travailler ! »

Robuste artisan, Louis Feuillade ne s’embarassait pas de soucis artistiques et ne prenait pas la peine d’écrire un scénario détaillé. Chaque lundi, il distribuait à ses collaborateurs une simple feuille de papier sur laquelle était esquissé l’épisode qui allait être tourné au cours de la semaine. Partant de ce bref exposé il inventait, au fur et à mesure de son travail, situations, incidents et mise en scène. Je ne jurerais pas qu’il sût même ce qui se passerait dans les derniers épisodes de son feuilleton au moment où les premiers étaient projetés dans les théâtres. On le voit : l’absence de scénario et la confiance en l’improvisation, si fort recommandées par des théoriciens tombés de la dernière pluie, ne sont pas choses aussi neuves qu’on le croit.

Les jeunes cinéastes de l’époque s’intéressaient à tout autre chose qu’aux machines populaires fabriquées par le prolifique auteur de Judex dont ils ne parlaient pas sans dédain. Mais que peut-on prévoir ? Aujourd’hui les recherches esthétiques de ce temps-là sont oubliées ou n’offrent plus grand intérêt alors que les cinémathèques montrent Fantomas ou Les Vampires à des assemblées respectueuses. Louis Feuillade n’avait pas tellement tort : ses œuvres trouvent encore un public et un public particulièrement averti ! Voilà qui aurait bien surpris Louis Delluc et ses amis (c’est dire : voilà qui m’aurait fort surpris moi-même), si quelque voyante le leur avait prédit. Cette aventure s’ajoutant à tant d’autres – l’histoire du théâtre en fourmille – impose à la curiosité une question bien naturelle : que pensera-t-on dans cinquante ans de ce l’on prise le plus aujourd’hui ?

 

René Clair, Cinéma d’hier, cinéma d’aujourd’hui, 1970, Gallimard

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