Complet! - Willem (Préface de Gébé)

Publié le par Tzvetan Liétard

Il y a quelques années, je fis l’emplette à Tréguier du recueil des chroniques de Revue de presse de Willem.

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Il s’intitule Complet ! et regroupe vraisemblablement l’intégralité de ces chroniques.

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La préface de Gébé à l’ouvrage paru chez les Humanoïdes Associés en 1983 décrit les deux aspects qui me fascinent le plus dans ce livre.

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Willem est assis près du rideau de velours vert bouteille et moi en face, sur sa droite, au journal.

« Au journal », c’est une table. La grande table-chaudron d’où sont sortis « Charlie-hebdo », « Charlie-mensuel », « B.D. », « Surprise », des flopées de livres et d’albums et d’où jaillit tout fumant chqaue mois, « Hara-Kiri ».

Qu’est-ce qui va encore en sortir de cette marmite autour de laquelle rôdent les jeunes génies cuir et campent les vieux indiens inoxydables, dont Willem près du rideau de velours vert bouteille ?

Le propos n’est pas là, mais il fallait bien brosser le décor puisque le sujet est dedans depuis 15 ans.

« Il y avait un petit journal provo hollandais… C’était sale, féroce, révolté, d’une violence inouïe. Du bête et méchant avec du piment rouge au cul. Et génial. « Hara-Kiri » publia ce qui était publiable à l’extrême rigueur. Du coup, Willem lâcha son moulin à vent à broyer les testicules et accourut à Paris… » Ainsi écrivait Cavanna en 1969 à l’occasion d’un hommage rendu à Willem par toute l’équipe dans Charlie-mensuel n°4 à l’initiative de Delfeil de Ton, fondateur et rédacteur en cher 1er avant le règne de Wolinski et l’O.P.A. Dargaud (histoires de famille !). L’hommage s’intitulait « Podium pour une vache espagnole », fine allusion à la syntaxe franco-hollandaise de Willem. Et justement, parlons-en.

Alors que pour beaucoup la langue française serait un outil en platine iridié – aussi désuet que le mètre-étalon du pavillon de Breteuil – qu’il conviendrait, après avoir lu deux lignes du rebutant mode d’emploi, de démantibuler pour en tirer des effets hasardeux donc poétiques, et pas fatiguants ; alors que Céline, pour avoir réussi le truc, mais en se fatiguant et en connaissant le mode d’emploi à fond, reste unique et en bouche un coin, toujours le même, aux iconoclastes impuissants de la langue ; alors que San Antonio fait rugir d’aise le public avec son scénic-railway datant des foires du trône om le petit Rabelais cassait des pipes ; alors que le vieux bébé Devos fait pisser des salles en jouant sur scène, dans son parc, avec des jeux de mots cubes ; alors que le plus besogneux écosseur d’épithètes reçoit de la critique son C.A.P. de jongleur ; alors que tout ça, Willem pose tranquillement son sujet, accorde approximativement le verbe, glisse un article pris dans la boîte à articles, branche le complément inattendu et la phrase s’allume ! Le français semble né à l’instant. Et tout semble permis, facile et clair. Et vite un exemple :…

Alors vite j’ouvre une collection reliée de Charlie-hebdo. Vite je feuillette, guettant une de ces « Revues de Presse » se signalant par un graphisme du titre en perpétuelle métamorphose et pan ! Première phrase de Willem qui me tombe sous les yeux : « Et on n’est même pas obligé de lire les préfaces. »

Ainsi Willem me guettait depuis des années. J’aurais pu écrire cette préface en tibéto-birman, la publier dans un fanzine népalais tiré sur une ronéo sans encre, Willem m’aurait détecté puis épinglé dans un coin de chronique. Imperturbable et scrupuleux, il aurait précisé, en dépit de son peu d’estime pour la chose, combien de roupies envoyer et à quelle boîte postale déglinguée adresser sa commande afin d’espérer recevoir ce fantômatique document.

A l’époque préhistorique, Willem aurait chroniqué la peinture rupestre, éveillé d’un bref cri rauque l’intérêt des troglodytes parisiens pour les bisons de Lascaux et, en deux grognements, dont un vaguement hollandais, comparé les mérites des artistes périgourdins néolithiques à ceux des grottes du Hoggar, spécialistes en gazelles.

Lorsque, dans quelques milliards d’années, les vers de terre étant parvenus à un degré d’évolution suffisant, certains d’entre eux, marginaux sans doute, estimeront capital d’inscrire dans leurs déjections tortillonnées leur opinion sur la cravate anti-masturbatoire, Willem, toujours attentif malgré son grand âge, se fera paternellement l’écho de cette publication non sans mentionner au passage, remarque légère comme une plume, qu’il s’agit là, vérification faite, d’un sujet déjà traité par le magazine « Le gai pied » dans son numéro 12 de l’an 1980.

Cette vérification vous pouvez la faire vous-même en picorant attentivement, au fil des phrases clignotantes, cette somme maniaque où s’enchaînent, sur la même ligne, le signe amical au talent méconnu ou au talent prometteur et le pied douloureux du surfait, écrasé en passant.

Tout le grouillement intellectuel de la planète est reproduit là : microcosme en collage, compilation boulimique, table d’écoute du monde, infiniment plus sensible et sélective que le fameux centre d’écoutes britannique de Cheltenham ; décharge sans fond où un journal de BD au stencil, s’avouant mauvais, mais cherchant des dessinateurs pour être bon au 2e numéro, côtoie le nom de « Bazooka » pour la première fois cité et salué dans la presse.

Quelqu’un quelque part a-t-il inventé et pratiqué le genre avant Willem ? Dans le Berlin des années 30 ou sous la 6e dynastie Ming ? Un seul au monde pourrait le dire : Willem.

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P.S. : Maintenant que je recule d’un pas, ces choses étant dites, et que m’étant tu je contemple l’immensité de l’œuvre mitoyenne de cette minuscule préface, je prends soudain conscience que l’ayant vue s’agréger, semaine après semaine, tout s’est passé comme si j’avais assisté à la transformation des forêts en charbon, allant à  mes petites affaires et fumant des cigarettes et vivant l’époque carbonifère sans le savoir.

Et c’est tout à fait comme si l’on interviewait une fougère fossile sur la formation du charbon.

Et alors que, pour une telle étude, le choix aurait dû se porter sur une équipe de géologues capables de rendre compte scientifiquement de la formation des strates de ce phénomène géopoétique, on s’est adressé à moi dont le seul mérite est d’avoir, à la table déjà évoquée, lampé 3.205 whiskies face à Willem éclusant 6.700 bières durant cette longue période sédimentaire.

Consolation pour Willem, mon camarade ; c’était moi ou le mime Marceau.

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J’en parle ici car cette série a constitué une inspiration pour l’écran noir de nos nuits blanches (des commentaires hebdomadaires sur des films vus dans une période). La série de Willem est évidemment incomparable et infiniment plus intéressante : elle est faite par un spécialiste et elle permet de découvrir beaucoup de choses (alors que ce que je découvre au cinéma a largement été validé par la critique et la cinéphilie depuis fort longtemps et beaucoup mieux).

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