Heinz Emigholz - Photographie und jenseits – Teil 7, 19 und 20

Publié le par Tzvetan Liétard

Films vus entre le 3 et le 5 octobre

 

Les projections de ces films de Heinz Emigholz (né en 1948) au  Dom Omladine, le weekend du 3 octobre, ont eu lieu dans le cadre du premier REZ ("cut"), la première édition du festival du film expérimental contemporain. Les organisateurs ont été ceux de  TKH ("Teorija Koja Hoda" / littéralement "Théorie qui marche"). Il paraît que la grille de lecture favorite des membres de cette association est celle du prisme de l'engagement et de la politique. Autant dire que l'intelligence et la distance de monsieur Emigholz les a probablement déçus. Le programme complet a permis de faire le tour d’une œuvre de poésie intense et cinématique, et surtout subversive.

En cliquant sur les liens ci-dessus, on trouvera d'autres liens, des images et des bandes annonces pour se donner une idée. L'affiche ci-dessous représente l'intérieur de l'église Saint-Joseph du Havre.


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Vous connaissez ces films dans lesquels quelques images topiques filmées en plan fixe plantent le décor ? On pense d’abord aux films d’Ozu, de Kaürismaki (j’imagine un recut de leurs films constitué de ces seuls plans) mais visibles également dans les westerns, les films de Wim Wenders, les films noirs… Bref, on peut dire que les images de ce type sont partout au cinéma*. Eh bien, c’est exclusivement d’images de ce type que sont constitués les films de Heinz Emigholz que nous avons eu la chance de voir.

 


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Chaque film, documentaire, sans commentaire, est consacré à un corpus d’œuvres d’un architecte différent limité à un ou deux pays. Peu importe dans quel ordre les bâtiments ont été filmés, le montage les montre dans l’ordre dans lequel ils ont été élaborés.


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Ces films sont cinématiques : ce ne sont pas des photos aux quelles on a adjoint une bande sonore. Le mouvement, fortuit, perceptible, donne la sensation du temps qui passe (l’une des raisons pour lesquelles j’aime les cinéastes cités plus haut). Les péripéties sont minimes (une voiture qui se gare, un oiseau qui traverse le ciel, des usagers passant…), voire nulles (un nuage qui bouge, un fil électrique qui frémit, un usager écoutant…), mais on s’y attache car ces péripéties sont également rares dans cette série constituée pour l’essentiel de natures mortes (architecturales, en béton, le thème central de ces trois corpus) filmées. Captif, l'attention du public peut grâce à cela respirer.


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Ces projections s’intégraient dans une réflexion sur le cinéma expérimental. Je n’ai pas suivi les débats. Il m’a semblé que l’expérience du cinéaste consistait simplement et avec bonheur à radicaliser des techniques exploitées dans des films que j’aime.

D'autre part, j’ai un problème avec le mot expérimental en tant que "genre cinématographique". Le même problème que l’opposition entre cinéma d’auteur et cinéma de genre, pourtant enterré par Jean-François Rauger dans un texte disponible un peu partout mais surtout ici, ou entre cinéma indépendant et cinéma commercial. Si l’adjectif "expérimental" s’oppose à "formaté", c’est une qualité. S’il exprime une volonté de recherche, alors le spectre de ce qu’il recouvre est large. S’il exprime une forme d’amateurisme, c’est un défaut dont le risque est de justifier n’importe quoi. Méfions-nous donc de ce terme et apprécions le radicalisme de cette œuvre réjouissante, car elle procure un réel plaisir, contemplatif.


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Je ne sais plus où j’ai lu que le talent d’un conteur est de parvenir à intéresser à ce qui n’est a priori pas intéressant. Qui est déjà arrivé en avance à un rendez-vous a peut-être eu l’occasion de laisser dériver ses sens avant de les concentrer sur un détail ou un ensemble remarqué, donc remarquable. J’ai aimé ces films vus en salle (bonnes conditions pour se concentrer, je n’aurais pas pu sur mon PC) pour la simplicité du dispositif et du propos. Ces films sont bien plus subversifs qu'un brûlot militant car ils travaillent le regard. Je ne les ai pas pour autant regardés en état de béatitude, je me suis parfois demandé l'heure qu'il était (comme en avance à un rendez-vous avec l'être aimé qui serait en retard).

De toute façon, ce que je préfère en littérature, ce sont les descriptions. Pourquoi pas, si c'est bien fait, celle d'un cafard qui circule autour d'une poignée de porte [private joke detected].

 

Un dernier mot sur le sujet des films. Il s'agit donc d'architecture. J'ai ainsi eu ma première leçon, empirique, d'architecture. J'ai entrevu quelques-unes des questions qu'il faut peut-être se poser pour situer une œuvre, pour concevoir un bâtiment.


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Le premier film diffusé est une promenade dans l’Italie de Pier Luigi Nervi (1891-1979). Le film m'a rappelé Il Fare Politica.


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Le deuxième permet d’alterner des visions de France et d’Algérie avec les bâtiments des frères Perret, Auguste (1874-1954) et Gustave (1876-1953)**. C'est à son propos que des questions sur en rapport avec les thème de colonialisme et de décolonisation ont été posées.


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Le troisième, dédié à Bruce Goff (1904-1982), évoque quelques plans de Paris, Texas (et me rappelle l’impression que certains des plus beaux films tournés sur l’Amérique sont des productions européennes). Maisons organiques, pittoresques, et surtout privées. On les visitait comme pour s'y installer. Elles étaient aussi les plus propices à imaginer des histoires domestiques...

 

 

 

Parabeton - Pier Luigi Nervi und Römischer Beton
2012, Aufbruch der Moderne – Teil I
Photographie und jenseits – Teil 19

DCP, 100 Minuten

Perret in Frankreich und Algerien
2012, Aufbruch der Moderne - Teil II
Photographie und jenseits - Teil 20

DCP, 110 Minuten

Goff in der Wüste  
2003, Photographie und jenseits – Teil 7
35 mm, 110 Minuten

 

 

 

* Toi aussi, tu regardes Blow Up de Luc Lagier, sur Arte ?

** Ces deux prénoms donnent envie d’avaliser le prénom "Augustave".

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