Ils l'ont fait ! - Cavanna (1991)

Publié le par Tzvetan Liétard

Ceci vient de mon exemplaire de Coups de sang, un recueil de coups de sang de Cavanna.

Paru chez Belfond, en 1991. C'est un recueil de ce que Cavanna ne pouvait plus écrire dans Charlie Hebdo puisque la revue n'existe plus.

Cavanna existe toujours, lui.

C'est la première chronique du premier chapitre intitulé Les Assassins tranquilles.

Ça m'a paru d'actualité.

Je suis preneur d'informations sur le contexte (syndicats, revendications, etc.).

 

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Non, c’est pas possible ! C’est pas vrai ! Ils n’ont pas fait ça ! Si, ils l’ont fait.

Il faut les comprendre. Ils étaient en colère. Déçus. Désespérés. Ils se sentaient incompris, abandonnés. Il fallait bien qu’ils fassent quelque, quelque chose de gros, d’énorme, de terrible, pour qu’on les entende. Alors, ils ont amené les moutons.

S’ils avaient cultivé les tomates, ils auraient apporté des tomates. Eux, c’étaient les moutons. Ils ont amené des moutons. Des milliers de moutons. Des brebis, des agneaux. C’est ça, leur marchandise, à eux, leur production : du mouton. Ç’aurait été de la tomate, ou de la patate, ou du chou-fleur, ils auraient jété des tomates, des patates ou des choux-fleurs à la tête des CRS, en auraient répandu sur les routes, dans la cour de la Préfecture, enfin partout om ça fait de l’effet. Mais eux, c’était du mouton. Ça se manie moins facilement, le mouton. Pour le jeter sur kes CRS, il faut d’abord le hisser dans les étages, puis les balancer par la fenêtre. Ils l’ont fait. Ils en ont bavé. Ceux qui cultivent la tomate ou le chou-fleur ne connaissent pas leur chance. Ils ont hissé les moutons là-haut, et hop, vas-y donc, par la fenêtre ! Bien attrapés, les CRS. Ils ne s’attendaient pas à celle-là, dis-donc. Les moutons, eux, tout cassés. Ça bêlait, là-dedans ! Dans un sens, c’est un avantage, ça amplifiait, la merde. Les choux-fleurs, ça ne bêle pas.

Une autre fois, dans leur sainte et légitime colère, ils y ont mis le feu, aux moutons. Carrément. Un camion bien bourré. Alors là, non seulement ça bême, mais ça pue le mouton cramé, la laine, la graisse, tout ça te fait une de ces fumées noires bien dégueulasse, les médias ont été gâtés.

Ils l’ont fait. Ils en ont fait, en font, en feront bien d’autres. Ce sont des actes symboliques, voyez-vous. C’est pour bien faire comprendre à qui de droit qu’on préfère jeter la marchandise que la vendre à ce prix-là. Tomates, choux-fleurs, moutons, tout ça c’est de la marchandise…

Non, pas comme ça. Me voilà encore parti à ironiser. Je dérape dans le sarcasme. C’est ça, l’écriture : tu prends la plume fou de rage, tu la prends parce que tu es fou de rage, et le temps que la phrase te descende du cerveau au papier en passant par le bras, la main et le feutre, ta colère a bifurqué. Oh, elle est toujours là, virulente, mais, au lieu de mordre assassine à pleines mâchoires dans la viande, elle ricane, elle fait le croche-pied, elle ridiculise. Pas de ça ! Les mecs qui font ça, des choses pareilles, tu les auras pas au sarcasme. Rien à foutre de l’ironie, ces fumiers-là. De la brute pur jus, du Croc-Magnon plein silex. La tatane à clous dans la gueule, c’est tout ce que ça comprend, comme ironie.

Ils l’ont fait. Ils ont arrosé d’essence, ils ont foutu le feu et ils ont regardé cramer les moutons tout vivants, ils les ont entendus gueuler, jusqu’au bout, jusqu’au bout, et ils se marraient, les épais, ils imaginaient la grimace du préfet ou de je ne sais quel fonctionnaire, qu’ils visaient , ils se fendaient la gueule, ils buvaient le coup, rien de grand ne se fait sans l’alcool, ah, dis-donc, t’as vu le travail.

Dis-moi que c’est pas possible, dis-moi que des paysans français n’ont pas pu faire ça, dis-moi que c’était juste un petit groupe de sales cons bourrés à mort, dis-moi que les autres, la majorité,  l’immense masse des paysans qui étaient là, leur sont tombés dessus, leur ont écrasé la gueule à coups de sabots sur le pavé, dis-moi qu’ils ont tous couru chercher des seaux d’eau et se sont rués dans le brasier, et ont risqué leur peau, et ont sauvé tout ce qu’ils ont pu sauver, dis-le moi, dis-moi ça, c’est comme ça que ça s’est passé, n’est-ce pas ? Ils ne sont pas tous restés là, les gros cons, à regarder flamber des êtres vivants, des êtres avec des yeux qui les regardaient, avec des voix qui les suppliaient…

Non ? Tu dis rien ? Tu me dis que je ferais mieux de laisser tomber, que je vais finir par insulter la classe paysanne, et que ça, c’est très dangereux, ça ?

Oh, je ne les insulte pas, les paysans. J’aurais tant aimé qu’ils soient un peu moins cons, un moins ingénûment féroces que les autres, c’est tout…

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