Julien Longue-des-Capucins (12)

Publié le par Florian

     De jour, la rue Longue-des-Capucins est très animée. Par cette nuit d’hiver – il faisait déjà nuit à 21 heures – on n’y voyait presque personne. Une brume maussade invitait ceux qui avaient un logis à le regagner. Je m’étais rendu au cabaret sus-indiqué. Un type m’y attendait comme je m’y attendais. Laconique, il parvint par ses borborygmes slavisants à me faire comprendre que j’avais bien à faire à Razumikhin. Il ne voulut pas me dire où nous allions, je devais le suivre dans ce qui, pour moi, n’était plus un dédale depuis bien longtemps.
 
     Nous arrivâmes dans la chambre d’un petit hôtel, aujourd’hui disparu, pas très loin du cours Julien.
     Razumikhin était tel qu’on avait l’habitude de le décrire : massif, blond, une fine barbe. Ses yeux n’étaient ni injectés de sang ni respirant une bonté quelconque. Il était froid, déterminé.
     - Asseyez-vous.
     Je m’assis. Je n’avais pas le choix. Mon guide resta dans un coin de la pièce, silencieux, entre la porte et une armoire. À son invitation, je pris la parole :
     - Je doute que vous ayez réellement l’intention de m’apprendre quelque chose. Il y a beaucoup de chose que j’aimerai comprendre. Pourquoi avoir exécuté cet armateur ?
     - Nous voulons terroriser ceux qui commercent avec les Nationalistes espagnols. Ce que vous avez supposé dans votre article était juste. Celui-là travaillait pour Juan March. Il faisait partie des multiples relais entre l’Italie et l’Espagne.
     - D’après ce que je sais, ce bateau n’était pas supposé débarquer à Marseille.
     - Nous ne l’attendions pas non plus. Nous avons agi dès que nous avons été informé des avaries subies par ce navire. Il faut que les gens sachent ce qui se passe en Espagne.
     - Accessoirement vous retarder une livraison d’arme non négligeable.
     - Une goutte d’eau !
     - Dans du café.
     - Vous écoutez les radios andalouses.
     - Pas directement. Je me tiens informé.
     - Informez les gens.
     - Je travaille pour une feuille locale. Le Courrier Provençal n’envisage pas de m’envoyer spécialement de l’autre côté des Pyrénées. Je n’y tiens pas moi-même.
     - Je veux dire : vous avez des contacts un peu partout. Rendez compte de ce qui se passe. De nombreux Espagnols commencent à s’exiler.
     Je pensais à une petite ville du bord de la Méditerranée. Cherchez sur un plan de l’est des Pyrénées, tout près de la mer, tout près de la frontière, la ville où mourut Antonio Machado. Plus au sud, plus près de la frontière, une commune et un cap dont on pouvait se demander ce qu’ils pouvaient bien garder. Razumikhin ne s’était pas interrompu.
     - Il faut alerter l’opinion. Elle ne peut pas rester indifférente. L’Aurore, le Temps, etc., ces journaux ne touchent qu’une partie dérisoire de la population, partie soi-disant éclairée, en réalité endormie. Il faut que le peuple français sache ce qu’on fait au peuple espagnol.
     Je gardais par-devers moi mes doutes sur les capacités du peuple français à s’émouvoir sur le sort des autres.
     - Ce que vous me demandez est impossible. Journal local que de local ne fait état.
     - Nous obligerons chaque village, chaque hameau. Il faudra bien qu'ils se sentent concernés.

 

Publié dans Feuilleton

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