Julien Longue-des-Capucins

Publié le par Florian

     De jour, la rue Longue-des-Capucins est très animée. Par cette nuit d’hiver – il faisait déjà nuit à 21 heures – on n’y voyait presque personne, et pas un lieu à la ronde. Une odeur de poisson persistait cependant. Je m’étais rendu au cabaret sus-indiqué mais, comme il fallait s’y attendre, c’était pour déménager aussitôt, pour suivre un type gaulé comme une murène pas très amène. Laconique de conversation, il parvint par ses borborygmes slavisants à me faire comprendre que j’avais bien à faire à Razumikhin. Il ne voulut pas me dire où nous allions, je devais le suivre dans ce qui, pour moi, n’était plus le dédale des rues de Marseille depuis bien longtemps avant d’arriver dans la chambre d’un petit hôtel, aujourd’hui disparu, pas très loin du cours Julien.
     Razumikhin était tel qu’on avait l’habitude de le décrire : massif, blond, une fine barbe. Ses yeux n’étaient ni injectés de sang ni respirant la bonté. Il était froid, déterminé.
     - Asseyez-vous, me dit-il dans un français presque sans accent.
     Je ne dis rien, muet comme une carpe, et m’exécutai. Mon guide resta dans un coin de la pièce, silencieux, entre la porte et une armoire.
     - Je suppose que vous vous demandez pourquoi je vous ai fait venir.
     - En effet. Je doute que vous ayez réellement l’intention de m’apprendre quelque chose. Il y a beaucoup de chose que j’aimerai comprendre.
     - Vous l’apprendriez de ma bouche si vous saviez seulement poser les bonnes questions et écouter.
     - Je ferai de mon mieux. Pourquoi avoir assassiné cet armateur ?
     - Nous ne l’avons pas assassiné. Nous l’avons exécuté.
     - La nuance ne m’échappe pas.
     - Nul besoin de m’étendre sur son crime. Ce que vous avez supposé dans votre article était juste, tout comme votre méfiance à l’égard des Soviets. Les écrits de Gide ont ébranlé les convictions de quelques-uns dans votre pays.
     - Mes lectures sont plus anciennes. Je conserve dans mes papiers une série de reportage parus dans l’Excelsior voici une quinzaine d’année. Pour le compte de quelle organisation travaillez-vous ?
     - D’autres évènement de cette sorte vont se produire. Vous les couvrirez.
     - Mais c’est absurde.
     - Un peu partout en Europe et dans votre pays.
     - Stavisky, c’est vous ?
     - Les exécutions des personnages agissant publiquement seront revendiquées, comme ce fût le cas hier. Celles des autres resteront anonymes.
     - Je persiste. C’est absurde. Pourquoi vous me parlez de ça. Ce n’est pas moi qui décide de ce que vont couvrir les journaux.
     - Vous ne voulez pas coopérer. Soit. Ratimir.
     C’était le nom de l’homme de main, qui semblait bien décidé à me faire le peau.
     Depuis le début cette histoire sentait le poisson.
     Le procédé est lamentable,mais c’est pourtant vrai. Ce sont les effluves de la fameuse bouillabaisse matinale de madame Josette, ma logeuse, qui m’ont sorti de ce cauchemar.

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