Lautréamont (5)

Publié le par Florian

     Tu étais si beau. Tu avais 28 ans mais tu étais encore un enfant et bien que la colère t’habitât, tu étais encore fragile. Tu étais capable du pire, mais tu ne l’avais pas encore accompli.

    
En plus de financer mon nouveau déplacement, Marcelline avait remboursé mon échappée matinale de l’autre jour. Elle a dit que c’était bien le moins. Je n’ai pas insisté. Je pourrais peut-être lui donner son treizième mois, à Sasha. Ça lui ferait oublier les douze premiers qu’elle n’a pas eus.
    
Une rue quelconque, quoique animée, de Fontainebleau. Un bar, avec un téléphone, où j’ai bu une chicorée et un verre de lait présuré avant de me présenter chez la veuve. Je l’appelais comme ça pour conserver une certaine distance. Adjoint à un vouvoiement systématique, cela devait suffire à préserver une certaine chasteté dans nos relations.

    
Je t’en prie, ne me regarde pas ainsi, ne me renvoie pas l’image de ma vieillesse et de ces années perdues. Je suis vieux déjà. Mais c’est ta sève et ta santé qui m’éveille et me ravigote tant.

    
L’entrée de l’immeuble était recouverte de crêpe. On célébrait les funérailles de mon client posthume. La veuve était plus éplorée que lors de notre premier entretien. Elle consolait les orphelins de son mari, 3, 7 et 9 ans, pauvres bambini qui ne réalisaient pas encore la situation.
    
Il y avait aussi quelques hommes d’affaire, un peu de famille, des gens tristes. La foule dissimulait à peine le dispositif funéraire qui mettait en valeur ce qui restait de l’homme d’affaire.
    
- La dernière fois encore, il était si vivant. Et aujourd’hui il est si …
    
- Si mort.
    
Je me suis retourné à qui devoir cette horreur qui me plaisait bien. C’était l’assistant.
    
- En effet, confirmai-je. Je me présentai, lui dis pourquoi j’étais ici.
    
- Ces monotrèmes me dégoûtent.
    
Arthur. Marcelline m’en avait parlé. Un jeune rouquin aux tâches de rousseur. Un littéraire, un inadapté. Il avait été clerc pour un notaire déchu, parti subitement pour Cherbourg. Une affaire de mœurs dont Arthur ne pâtit pas. Il avait toute la confiance de Bardel quand il a été engagé.
    
- Même près de Paris, Fontainebleau reste en province.
    
- Vous êtes parisien ? Une vague lueur s’estompa aussi rapidement qu’elle jaillit dans l’œil de ce Ducasse en puissance.
    
Malin, mais pas malintentionné, il n’avait pas d’ambition pécuniaire. Il ne semblait pas nourrir de haine pour son défunt patron. J’apprendrai par la suite qu’il était amoureux de Marcelline. Cette dernière le tolérait, elle avait même parfois cédé à ses avances, mais désirait voir ce chapitre clos.
    
- Vous savez que l’on vous soupçonne d’être mêlé à cet assassinat.
    
- Je n’y suis pour rien, affirma-t-il en regardant la foule distraitement, c’est-à-dire semblant y voir autre chose que ce qu’il y avait. Tous ces morts … , laissa-t-il finalement échapper.
    
Dépité par cet affaire, il se résolut à s’en aller, pourquoi pas monter à Paris, remonter la Seine jusqu’au Havre avec les mariniers de l’Atalante. De là il aurait prit un bateau pour Montevideo. La mort de Bardel avait bouleversé ses projets.
    
Il était inutile de l’interroger plus avant. Déjà, il ne m’écoutait plus.
    
Mon pauvre Arthur, comme tu as du souffrir. Je comprends que tu veuilles nous quitter. Mais avant ...

    
Il s’avança lentement vers la foule, sortit une arme et tira en l’air.
    
Une femme hurla.
    
Il tira une deuxième fois.
    
Une jugulaire gicla.
    
Au troisième coup, qui blessa légèrement un serveur, la foule s’écarta du corps de Paul.
    
Il tira en l’air le quatrième coup et se dirigea vers la dépouille puis se retourna vers la foule affolée. Il se pencha ensuite avec une solennité maladroite sur le corps mûr de Bardel.
    
Je crois qu’il pleurait. Mais très rapidement il mit l’arme dans sa bouche …

    
Tu étais si beau, Arthur. Tu avais 28 ans mais tu étais encore un enfant et bien que la colère t’habitât, tu étais encore fragile. Tu étais capable du pire, mais tu ne l’avais pas accompli. Arthur, je t’en prie, ne me regarde pas ainsi, ne me renvoie pas l’image de ma vieillesse et de ces années perdues. Je suis vieux déjà. Mais c’est ta sève et ta santé qui m’éveille et me ravigote tant. Mon pauvre Arthur, comme tu as dû souffrir. Je comprends que tu veuilles nous quitter. Mais avant, laisse-moi une chance de t’aimer encore.
    
Vraiment.

     ... Et il tira.

     L'arme était un Mauser C96.
    
Dans ses papiers, on trouva une lettre paraphée d’un P et d’un B.

 

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Publié dans Feuilleton

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