Le cinéma, mais c'est splendide !

Publié le par Tzvetan Liétard

 

Il y a, à Tréguier (22), beaucoup de brocantes. J'ai chiné dans l'une d'elle un numéro de conférencia contenant une conférence de Rosemonde Gérard (Madame Edmond Rostand) intitulé Confidences d'auteurs/La féerie de Paris. Dans un poème qu'elle y insère, elle évoque le cinéma.

Ça ne vaut pas Cinématographe de Vian, et je me demande dans quels films elle a pu voir tout ça.

C'est pourtant charmant.

 

Le cinéma

 

Jadis, dans le passé bleuâtre,

Il y avait, sans contredit,

Ces univers nommés théâtres,

Qui ont même leurs paradis;

Le cirque, où la piste se dore,

Avec ses clowns jonglait déjà...

Mais il n'y avait pas encore

       De cinéma.

 

C'est toi, Progrès, qui le fit naître,

Ce cachot noir tout irisé,

Qui ne possède pour fenêtre

Qu'un rêve dont on est grisé;

Entre d'américains mystères

Et des romans au grand format,

On visite toute la terre

       Au cinéma.

 

On voit le ventre des baleines,

On voit la flûte du dieu Pan ;

On voit les cheveux des sirènes

Et le nez du cap Matapan ;

On voit les oliviers de Nîmes,

Les sorciers de Yokohama ;

On voit des dessins qui s'animent...

       Au cinéma.

 

Et l'on voit des taureaux en course,

Et des chevaux au ralenti ;

On voit le monde ; on voit une ourse

Lécher tendrement ses petis ;

On voit des chimpanzés sinistres,

Des crocodiles, des pumas,

Et l'on voit même des ministres,

       Au cinéma.

 

Le cinéma, mais c'est splendide !

Tout s'arrange, tout se comprend ;

Tout est vertigineux, limpide ;

Et, quand on arrive brusquement

À la fin d'un drame en délire,

La lettre où tout s'expliquera,

On est sûr qu'on pourra la lire

       Au cinéma.

 

Ô douceur des forces obscures

Qui font la nuit pendant le jour !

Mais les plus belles aventures

Sont les aventures d'amour :

Et, chaque fois qu'un baiser passe

Sur un tendre panorama,

Dans la salle aussi, l'on s'embrasse

       Au cinéma.

 

Car, dans la salle violette,

Quel public royal et secret :

Des artistes, des Midinettes,

Des amoureux... Et ce serait,

Plus tard, la plus charmante gloire,

Si l'humble existence qu'on a

Devenait une belle histoire

       Au cinéma.

 

Rosemonde Gérard

paru dans Conférencia, n°XXIV, 1er décembre 1935

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