Marseille (9)

Publié le par Florian

Sur les docks, un va-et-vient incessant. Toutes les langues de la Méditerranée. D’autres plus lointaines. Import, export, avec les colonies, avec la Turquie. Ici, un groupe d’Arméniens négocie avec un armateur affrétant pour le Mexique. Après une grève éclair, ils ont repris le travail. Malgré le froid, tout le monde s’affaire, qui à partir, qui à accueillir, qui à charger, qui à décharger. Certains promeneurs, d’anciens colons nostalgiques du temps où il firent fortune, quelques écoliers buissonniers comparant les bateaux les plus beaux, les plus gros. On peut se douter que cet homme engoncé dans sa parka, n’osant pas s’asseoir dans ce café s’apprête à embarquer pour la légion étrangère.

Je m’appelle Romarin. Je suis journaliste. Je l’étais déjà à cette époque. Dans mes reportages, j’essayais de planter le décor avant de raconter les faits, de suggérer l’affaire traitée par petites touches évocatrices.


Marseille.

Je ne ressens pas d’amour immodéré pour cette ville. Je n’y suis même pas né. Je n’ai pas débarqué, j’ai seulement suivi le sillon rhodanien. Mon intérêt vient de la foule, des flux, des mouvements, de la circulation des informations et des gens. J’y travaillais comme correspondant local d’un quotidien national depuis plusieurs années. J’avais l’ambition de devenir un grand reporter.


Il fait nuit. Novembre au pays des santons. J’entre dans un troquet du port. Rien à voir avec les films de Marcel Pagnol. Je commande une bière. Je m’assois au comptoir jetant un œil sur l’assemblée. Je cherchais un lieu animé, je suis servi. La paie vient de tomber et tout le monde fête ça. Je m’embrume, je viens moi-même de finir un reportage sur les mas du Sisteron. Je bois seul. J’écoute la star locale, un jeune garçon-coiffeur qui imite Maurice Chevalier. Il réussit la gageure de séduire ce public de brutes malgré sa carrure de gringalet.

De mon tabouret de bar, dans l’ombre je suis le spectacle sans y apporter grand intérêt. Il lui reste à faire ses preuves, mais la voix est jolie. Je tourne distraitement la tête vers la sortie et voit surgir un groupe d’hommes armés. Cois, les clients – dont je suis – sont tenus en respects par deux des cinq hommes masqués, pendant que deux autres se dirigent vers quatre joueurs attablés à une table de jeu. Ils écartent brutalement trois d’entre eux et abattent le quatrième. Le bruit des armes déchire le silence enfumé.
Avant de filer avec les autres, le cinquième qui contrôlait la sortie m’a jeté un regard qui n’a pas laissé de m’intriguer.


Le jeune Ivo n’a pas repris son tour de chant.

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