Razumikhin (10)

Publié le par Florian

     Je ne suis pas Pujol. Je suis Romarin : Les choses seront plus clair dans une édition plus travaillée. Je relate ici les faits qui précèdent ma rencontre avec le détective.

     En matière de journalisme, je n’ai pas de mentor. Personne ne m’a donné de conseil pour apprendre ce métier. Cela explique certaines faiblesses. Cette période offrait encore pas mal de liberté pour qui persévérait.
     Pour аutant, je ne me suis pas fait tout seul : j’essayais d’honorer de ma plume le panthéon des journalistes qui m’ont donné envie d’en être. Bien sûr, je ne parle pas de ces éditorialistes qui sans n’avoir rien vu déverse une logorrhée imbitable sur tous les sujets possibles pourvu qu’ils n’y connaissent rien. Non. Je parle de ceux qui savent exposer les faits en les rendant vivant.
     Ah. Comme j’eus aimé rencontrer Albert Londres. S’il n’avait péri naguère à son retour de Shangaï, comme j’aurais aimé l’écouter raconter ses voyages, l’interroger sur ses prises de positions, discuter avec lui de ses techniques narratives. Qu’importe. La vivacité de ses reportages et leur causticité balisent le chemin que ses coreligionnaires doivent suivre.
     Parmi les règles que je lui dois, il en est une que je pourrais formuler ainsi : Pas de sentiment qui n’illustrerait un fait tangible.
     En tant que journaliste, mes états d’âme n’ont strictement aucune importance. Il n’importe pas que le regard du cinquième homme m’ait intrigué. Ce qui importe c’est la persistance de ce regard : deux secondes sont extrêmement longues dans ces circonstances. Ce qui compte, c’est le fait que je l’ai reconnu : Ossip Razumikhin, un russe mi-anarchiste, mi-franc-tireur, facilement identifiable par quiconque fréquente un tant soit peu les commissariats et même les gendarmeries. Ce qui m’intriguait, outre les faits, tenait en deux points : sa présence à Marseille et l’impression qu’il me connaissait bien que nous n’ayons jamais été présentés.
     - быстро ! Cria-t-il à ses hommes. Ils disparurent.
     La victime était un armateur dont la mort n’empêcherait le paquebot qu’il affrêtait de livrer des armes en Espagne.
     La situation paraissait claire. Il aura été facile d’en tirer un article plein de bruit et de fureur, de le mettre en perspective avec la situation internationale. Les terroristes auront d’ailleurs tout fait pour être identifiés. Le fait que j’ai reconnu l’un d’entre eux n’aura fait qu’en accélérer le processus.
     Mon texte dans l’édition du lendemain : un articulet en bas, à droite, intitulé laconiquement Attentat dans un bistro du port. Il a permis au maquettiste de boucher un trou.

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Gary Zoto 19/03/2010 09:40


Ah le voici le trafic d'armes ! Et tu nous fais un casting à la Alan Moore ?


Florian 20/03/2010 22:41



C’est vrai que je devrais arrêter d’employer des noms de la littérature après l’autre coïncidence. Mais c’était un nom que j’avais
utilisé lors de nos rencontre avec Damien. (Par contre j’ai oublié comment vous vous y appeliez). Te souviens-tu de ces soirées ?