'Tis far better to part, though it's hard to than to rot in their prison away.

Publié le par Tzvetan Liétard

En abordant Fort Saganne je ne m’attendais pas à un Tous les Matins du Monde dans le désert. C’était à la fois ennuyeux et flamboyant, contemplatif et bouleversant, particulièrement à posteriori (le plus important, peut-être). Je l’attendais épique en raison des comédiens dont on n’avait finalement besoin que pour attirer le chaland. Tous n’interprètent que des seconds rôles, autant Deneuve que Marceau, autant Noiret que Tornade, qui gravitent avec distance autour du solitaire Saganne interprété par Depardieu. Ce film constitue l’une des rares illustrations de l’histoire coloniale française d'avant la Grande Guerre.

Haut Bas Fragile n’est peut-être pas le film de Rivette que je préfère (pour le moment, c’est peut-être la Bande des quatre) mais il n’en est pas loin. J’y aime les thèmes apparemment habituels comme Paris en été, la théâtralité, la légèreté, le jeu… Ce film se passe en été, donc, et de fait on s’y croirait, la légèreté des comédiennes à peine trentenaires (Dennicourt, Richard, Côte) et de leurs robes met au ventre des émotions que l’on ressent rarement en décembre. Deux semaines et/ou trente ans après Made in USA, on retrouve Anna Karina et László Szabó. Anna Karina demeure magnifique.

J’ai vu au cinoche Cogan : La Mort en douce (alors que le titre original était évocateur même pour un public français). On y retrouve de The assassination… mais dans un film apparemment plus désinvolte dans sa structure qu’on suit avec autant de plaisir qu’un roman policier subversif : On y retrouve une figure de tueur (rencontrée à des degrés divers dans les Bourne et Killer Joe) et qui n’est certes pas nouvelle (The Killers de Siodmak). Le tueur prend conscience ou a conscience de son statut professionnel, sait prendre de la distance, sait dominer la situation. Cette posture lui permet à la fois de se protéger et de produire une vision de la société à laquelle il prend part professionnellement de façon désabusée (Cogan) ou cynique (Joe). Ici, le personnage est très intéressant, sympathique qui permet de révéler, pousser jusqu’à l’absurde les logique de sociétés libérales (en tout cas états-uniennes). À part une exécution un peu trop dilatée dans le temps, un peu trop esthétisante (comme un chapitre dans lequel l’écrivain expérimente et étonne) on aime les décors crasseux qui illustrent le jusqu’au boutisme de la logique du profit. La bande originale a tout pour me séduire puisqu’elle étend à tout le XXème siècle le champ de la musique pop américaine (exceptés Fugees/London) Faut-il regretter l’utilisation des accords d’Heroin (du Velvet Underground) lors d’une scène de consommation d’héroïne ?

Les fils de Katie Elder s’ouvre d’une façon étonnante : on découvre avec les fils se retrouvant après les funérailles de leur mère à quel point elle s’est sacrifiée pour eux. On ne l’y voit pas mais elle existe métonymiquement (avec un rocking chair) mais surtout par ce qu’elle a fait. Ils ont cependant encore des dettes à régler… La différence d’âge entre l’aîné (John Wayne, 58 ans) et le cadet (Michael Anderson Jr, 22 ans, personnage de 18 ans) laisse supposer une bonne santé de cette Katie Elder. Il est intéressant de voir le Dude sexagénaire interpréter des personnages plus jeunes que ceux qu’il interprétait quadra pour Ford. Cela contribue sans doute à la bizarrerie de certains de ses derniers films. Denis Hopper a bien le même rôle que dans Gunfight at OK Corral.

On pense savoir quelle partie de Tant qu’on a la santé (y compris En pleine forme) nous préférons. Habitué aux fausses pubs par les Inconnuls ou Hara Kiri, on n’a jamais vu poussée à ce point le délire de la pub dans la vie quotidienne dans un sketch.

Après l’Amour est un film qui aurait sa place dans le livre de Stanley Cavell sur les comédies de remariage. Après tout, le philosophe y traitait aussi de mélodrame sur le thème du mal-mariage. Celui-ci a une résolution presque aussi choquante que celles de certains cousins hollywoodiens… L’auteur a eu une carrière américaine (nous l’avions déjà rencontré dans Laissez-passer). Le film intéresse entre autres pour son usage du flash back et des points de vue. Très curieux. Un film René-Château emprunté à la médiathèque de l’Institut Français de Belgrade.

Je me suis aperçu que je regarde finalement très peu de films des années 90. Depuis que j’ai commencé cette exploration j’ai dû voir deux à trois fois plus de films des années 60 ou 50 que de cette période. Je vas tâcher pour 2013 de rectifier le tir. En recommençant à regarder des films qui ont entre treize et vingt-trois ans, je ne m’attendais pas à ressentir une émotion qui n’est pas de la nostalgie mais qui s’apparente à un retour de manivelle, que cette émotion provienne des films eux-même ou de ce qu’ils montrent. Il faut savoir que mes années 90, c’est à la fois, période d’éveil, le collège et le lycée.

Même en n’ayant jamais vu la Famille Addams, le film a marqué cette période, ne serait-ce que par la fréquentation de ceux qui l’avaient vu. Je connaissais le cousin Machin mais j’étais persuadé qu’il portait des lunettes. La méchanceté des personnages était réjouissante, le casting excellent. Je l’aurais vu alors, il m’aurait impressionné, peut-être moins consciemment. Je suis sidéré du plaisir procuré par le jeu de Christopher Lloyd et Raul Julia (et Anjelica Huston) et par cette capacité à faire croire à ces personnages et à les faire aimer. Le premier épisode est particulièrement réussi dans sa façon de nous révéler l’un des personnages principaux. L’intérêt des films plus ou moins critiques (que ce soit sur un mode satirique ou autre), c’est la trace perceptible de l’époque attaquée (ici George Bush).

Dans cet ordre d’idée, on a repéré beaucoup de chose dans l’Appât. Sur une colonne morris, on aperçoit une affiche de la Cité de la Peur. On entend des musiques d’alors (Edwyn Collins, US3, un clin d’œil à l’ami Eddy – Rio Grande – Mitchell, une affiche des Red Hot). Tout est bien marqué par l’époque (au contraire du film de Rivette), jusqu’à la scène du vidéoclub. C’est dire si au-delà des qualités intrinsèques du film, il peut servir à documenter sur l’époque.

Coïncidence probablement pas propre à la période 93/95 mais on a beaucoup entendu parler d’avocat et de dentiste dans ce film et dans les valeurs de la Famille Addams. La vision de ces deux films suggère qu’il y a autant de différences entre le cinéma français et américain qu’entre Thierry Becarro et Peter Graves. Ce que le deuxième épisode perd en structure scénaristique, il le gagne en en satire. Le camp de vacances où sont envoyé Wednesday et Plugsey ressemble aux institutions totalitaires décrites par Erving Goffman dans Asiles (Asylum, au passage une mine pour les scénaristes de type d’histoire de reclus). On y a moins de surprises mais la méchanceté est toujours réjouissante. On retrouve dans cet épisode deux ou trois motifs qui annoncent Men In Black : un accouchement en catastrophe et Michael Jackson. Le troisième serait la gueule de Carel Struycken. Cet épisode est malheureusement moins beau et annonce beaucoup de films moins malins et franchement laids.

 

Fort Saganne, Alain Corneau, 1984

Haut Bas Fragile, Jacques Rivette, 1995

Killing them softly, Andrew Dominik, 2012

The Sons of Katie Elder, Henry Hathaway, 1965

Tant qu’on a la santé, Pierre Etaix, 1966/1971

          En pleine forme, Pierre Etaix, 1966/1971/2010

Après l’Amour, Maurice Tourneur, 1948

The Addams Family, Barry Sonnenfeld, 1991

L’Appât, Bertrand Tavernier, 1995

The Addams Family Value, Barry Sonnenfeld, 1993

 

Les notices de Georges Sadoul

Cette semaine,  Maurice Tourneur :

(M. Thomas)(Paris 2 février 1878 – Paris 4 août 1961). En 1920, il était considéré aux US comme le pair de D.W. Griffith. Il avait apporté à l’Hollywood naissante de 1914 sa grande culture littéraire et théâtrale, le sens plastique d’un élève de Rodin et Puvis de Chavanne. Il dirigea aux US une soixantaine de films dont Une pauvre petite riche pour Mary Pickford, l’Oiseau bleu, où il appliqua les recherches de l’avant-garde théâtrale européenne, la Casaque verte, Trilby, le Dernier des Mohicans, l’Éternelle tentatrice, etc. Il disait en 1920 à Robert Florey : « Le cinéma est un moyen différent d’exprimer la pensée humaine d’une façon hyéroglyphique avec des images au lieu des mots, et avec une brutalité qu’aucun mode d’expression ne possède. Ça n’est pas plus un art que la presse imprimée ou l’alphabet. C’est l’instrument le plus profonde pour réunir les nations et les classes parce qu’il nous montre de la façon la plus rapide et la plus forte que les êtres humains se ressemblent tous ; que la couleur de leur peau, ou leur langage ou leur position sociale n’empêchent pas que leurs cœurs ne battent d’une façon semblable. Par le cinéma bien plus que par les efforts des diplomates, les hommes réaliseront leurs besoinsm leurs aspirations, leurs joies, et cesseront de se considérer comme des étrangers. » Delluc le définissait comme « un artisan sincère et pensif qui façonne pour lui-même cette sorte d’atmosphère qui donne à l’œuvre une forme, un style, un caractère supérieur. Il ne transforme pas le thème choisi. Il s’y soumet. Sa valeur n’en éclate que davantage. Le meilleur instrument ne parle pas tout seul. Il a su faire parler le sien ». Il revint à Paris en 1927 et y donna une série d’œuvres aujourd’hui oubliées, mais qui contenaient souvent de remarquables réussites : l’Équipage, les Gaîtés de l’escadron, Au nom de la loi, Accusée, levez-vous, la Main du diable, et même Impasse des deux anges. Sans doute redécouvrira-t-on un jour ce réalisateur important, pionnier de l’art du film. [une liste].

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