Hostel (Eli Roth, 2005)

Publié le par un satyre

 

Le cabinet d’un psychanalyste, à Seattle.

 

DOCTEUR CRANE - Entrez.

UN SATYRE - Vous m’aviez dit de vous contacter.

C – En effet.

S – Je fais une fixation depuis plusieurs mois.

C – Je vous écoute.

S – Un film d’horreur. Un slasher que j’ai vu l’hiver dernier. J’y pense souvent.

C – Bien faits, comme certains contes de fée pour les enfants*, ces films mettent en évidence des frayeurs à la fois intimes ou collectives.

S – Ça s’appelle Hostel, ça se passe en Europe.

C – Je ne l’ai pas vu : nous l’aborderons comme un rêve. Un film américain ?

S – Oui. Mais je suis européen. C’est-à-dire, je suis d’Europe.

C – Ce film donne-t-il une vision négative de l’Europe ?

S – Ben, oui putain ! C’est tragique ! Il y a des morts partout !

C – Une vision fantasmée, irréaliste et impossible ?

S – C’est-à-dire que si c’est comme ça, j’aimerais mieux pas.

C – Combien de personnages principaux ?

S – Trois, un Islandais et deux Américains.

C – Des psychologies distinctes ?

S – Au début, l’Islandais et l’un des Américains sont des jouisseurs, et l’autre, l’autre américain, il est plus timide.

C – De quel personnage vous sentiez-vous le plus proche ?

S – Euh …

C – Où le film se situe-t-il, précisément ?

S – Ça commence à Amsterdam au nord-ouest de l’Europe, mais l’essentiel de l’action ne se déroule pas loin de Bratislava, un peu plus au centre.

C – Que font-ils à Amsterdam ?

S – Ils vont dans un bordel et ils dorment dans une auberge de jeunesse.

C – Un bordel. Votre vie sexuelle ?

S – Chut !

C – Le bordel ?

S – Un couloir, plein de pièces. Des hurlements sortent des chambres sado-maso.

C – L’ambiance ?

S – Fun, colorée, des silhouettes, de la musique techno. Les deux jouisseurs en ont pour leur argent. Le troisième est mal à l’aise.

C – L’auberge ?

S – Un retour dans la nuit. Un colocataire slovaque leur parle des filles de son pays. Les trois sont enthousiastes, ils y vont aussitôt.

C – Une quête de la jouissance. Le troisième la poursuit aussi. Une initiation avec pour fin la jouissance et le plaisir. Ce n’est plus épicurien, c’est dionysiaque. Vous m’avez parlé d’un film d’horreur.

 

ATTENTION, CE QUI SUIT DÉVOILE DES ÉLÉMENTS DE L’INTRIGUE

 

S – C’est que, très vite, ils se retrouvent dans un genre de vieil entrepôt reconverti en usine de la mort.

C – Comment ça ?

S – Dans chaque salle, des gens qui payaient pouvaient torturer d’autres gens à mort.

C – Des gens qui payaient pour assouvir leurs pulsions ?

S – Oui.

C – Comme dans un bordel ?

S – …

C – Et les héros étaient de quel côté, cette fois-ci ?

S – Du côté des victimes. Mais les pulsions sexuelles et les pulsions de meurtre, ce n’est pas la même chose, n’est-ce pas ?

C – Il y a parfois du sadisme, ainsi qu’une absence de reconnaissance de l’autre en tant qu’être humain.

S – Mouais.

C – En mettant sur le même plan ce qui se passe à Amsterdam et à Bratislava, ce film semble très moral. J’imagine que l’Américain timide est de ceux qui s’en sortent.

S – En fait…

C – S’il ne s’en sort pas, c’est différent. Surtout si l’autre américain, celui qui sait jouir, survit. Le film montrerait qu’il faut se débarrasser de ses frayeurs pour atteindre une certaine maturité et ainsi s’en sortir. Chacun représenterait une étape de cette quête de la maturité. Un peu comme dans « Les Trois Petits Cochons », mais à un autre niveau**.

S – Je ne vous suis pas très bien.

C – Nous reparlerons une autre fois de l’aspect intime. Restons sur l’aspect collectif des angoisses de ce film. Vous avez employé quelques termes révélateurs. Vous avez parlé « d’usine de la mort », ce qui évoque, vous en conviendrez, les camps de concentration nazis, et par-là, le discrédit total que l’Europe achevait d’avoir aux yeux du reste du monde. Y avait-il d’autres personnages non-européens, en dehors des deux américains ?

S – Deux japonaises.

C – Portaient-elles aussi un œil désolé sur l’Europe ?

S – Une, surtout !

C –Ce film pourrait représenter de ce sentiment américain (et mondial ?) envers l’Europe.

S – Vous croyez ?

C – Comment vous sentez-vous, en tant qu’européen, vis-à-vis des gens de nationalité étrangère ? Avez-vous un petit arrière-goût de culpabilité mêlée de supériorité, en contact avec eux ?

S – Beuh.

C – Hum.

S – Mais vous aussi, les Américains, vous êtes un peu tarés, non ?

C – Quels liens les personnages américains avaient-ils avec l’Europe ?

S – L’un d’eux parlait allemand.

C – Quête des origines. Et les Japonaises ?

S – Je ne sais pas. Je suppose que la curiosité …

C – Les motivations de cette curiosité ?

S – Le lien avec mon problème ?

C – Nous cherchons à le définir. Votre problème est peut-être lié à votre place dans le monde. Ce film étranger qui parle négativement de vous – en tant qu’européen – a pu révéler des démons qu’il faut comprendre plutôt que refouler. C’est possible si nous arrivons à démêler la complexité des jeux de miroirs et de regards de ce film. Les victimes étaient-elle exclusivement non-européennes ?

S – Non.

C – Les tortureurs …

S – … les tortionnaires…

C – … étaient-ils exclusivement européens ?

S – Non.
    Ding (fin de la session)

C – C’est tout pour aujourd’hui. Voyez avec ma secrétaire pour le prochain rendez-vous.

S – Vous parlez beaucoup, vous n’avez même pas vu le film.

C – Vous m’enverrez le DVD.

S – Je ne sais pas si je reviendrai. Je ne sais pas si ça m’a fait du bien.

C – La thérapie ne fait que commencer. Ce film semble plein de symboles.

S – C’est vrai, mais vous parlez beaucoup.

C – Au revoir. Il ferme la porte.

S, derrière la porte fermée, à la secrétaire. – Il parle beaucoup.

 

Hostel, un film d’Eli Roth, avec du sexe, de la violence et du sang, avec aussi des parcours initiatiques, des paysages féeriques (tiens tiens !), des parallèles historiques et des symboles psychanalytiques.

 

 

* Bruno Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées, Pluriel, 1976.

** « Les Trois Petits Cochons » Principe de plaisir et principe de réalité, une étude de Bruno Bettelheim, op. cit.

 

 

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